ASSOCIATION AMITIES LOISIRS DES LANDES

Introduction de Monsieur Roland Gestas - Fondateur de l'association Amitiés Loisirs des Landes.

C'est en 1989 qu'a débuté l'histoire de l'association Amides Loisirs des Landes. Cette année-là, un nouvel arrivant à Mont-de-Marsan, monsieur Roland Gestas, se rendait compte que les personnes seules de moins de 60 ans ne trouvaient pas grand-chose pour meubler leur solitude de fin de semaine. Partant de cette observation de notre société contemporaine, que lui est venue l'idée de créer une structure permettant à ces personnes de se retrouver ensemble, le temps d'un dimanche, voire d'un week-end, afin de combler leur solitude, souvent très pesante et difficile à vivre, surtout en fin de semaine. Et c'est ainsi que le 6 novembre 1992 ont été déposés, officiellement, les statuts de l'association auprès de la préfecture des Landes à Mont-de-Marsan.

Le club Amitiés Loisirs des Landes, créé il y a bientôt six ans, est une association régie par la loi de 1901. Le club Amitiés Loisirs des Landes est affilié à la Fédération Nationale des Personnes Seules de France dont le siège se situe à Toulouse. Le club Amitiés Loisirs des Landes n'est pas une agence matrimoniale, ni un club de rencontre mais un club où l'on se rencontre. Il a pour vocation d'aider les personnes seules du deuxième âge, c'est-à-dire dans la franche d'âges comprise entre 25 et 50 ans, à sortir de la solitude.

Comment ? : en leur offrant l'opportunité de se rencontrer dans un climat d'amitié, de convivialité, de confiance et également dans un esprit de solidarité entre tous ses membres.

Au programme ? : diners dansants, randonnées pédestres, sorties culturelles avec pique-nique, voyage d'une journée, découverte de Paris durant six jours (en formule économique), accompagné d'un guide débutant.

II existe également un club Amitiés à Pau et à Tarbes et tous les deux mois nous organisons, à tour de rôle, le rassemblement des trois clubs auquel vient se joindre une délégation de Toulouse.

Bilan ? : depuis sa création, le club Amitiés Loisirs des Landes a vu défiler plus de quatre cents personnes et fonctionne avec une moyenne de 75 à 95 personnes chaque année.

Alors me dites-vous que deviennent ces quatre cents personnes ?

Ce n'est pas notre vocation, mais il est un fait que lorsque nous réunissons des hommes et des femmes, il y a nécessairement des affinités qui se découvrent et c’est ainsi que plus de cinquante couples se sont formés et les intéressés trouvent alors d'autres occupations. Certaine couples continuent à nous suivre. Il y a également des mutations professionnelles, assez fréquentes en ce moment, et enfin, des personnes qui nous quittent lorsque leur moral est revenu au beau fixe. Quantités de lettres de remerciement pour l'aide morale que ces personnes ont trouvé au sein de notre grande famille, témoignent de notre action. Elles se sentent maintenant apte à affronter le quotidien. Bon nombre d'adhérents viennent des départements limitrophes, Lot et Garonne, Sud Gironde et Pays Basque (beaucoup de kilomètres).

Ces personnes seules, qui sont-elles ? :

Toutes les couches socioprofessionnelles sont représentées : - de l'ouvrier à l'ingénieur en passant par les commerçants, chefs d'entreprise et corps enseignant.

Les Landes comptent une population de 311 473 habitants dont 27 129 personnes seules toutes tranches d'âge confondues. La cause principale est le divorce, ensuite viennent les séparations, le célibat et le veuvage. La majeure partie de ces personnes travaillent mais ne trouvent pas au sein de leur entreprise la communication nécessaire qui pourrait faire de leurs collègue de travail, des amis. Il est vrai qu'un divorce entraîne souvent la rupture des relations qu'entretenait le couple avec ses amis. Il y a également une situation paradoxale qui fait que plus on développe les moyens de communications et plus les gens sont isolés. C'est le minitel ou le téléphone qui remplacent les contacts directs. Lorsque l'on commence à se couper ainsi du monde, on a de plus en plus tendance à s'enfermer dans sa « coquille » dont il sera de plus en plus difficile d'en sortir. On en arrive à avoir peur des week-ends, des jours de fêtes et des vacances. Si le club Amitiés Loisirs des Landes n'existait pas, il faudrait le créer car il répond à un besoin. La solitude ou plus précisément le sentiment de solitude est partout. Ce n'est pas nécessairement le fait de vivre seul mais essentiellement le sentiment de n'exister pour personne. Certaines personnes ont choisi de vivre seules et sont satisfaites de leur situation. Par contre, la grande majorité des personnes seules subissent douloureusement cette situation qui souvent est aggravé par des problèmes financiers.

Notre société avance ainsi, la notion de responsabilité, de tolérance, de solidarité et d'amour d'autrui cédant la place à l'irresponsabilité, à l'égoïsme, en un mot « au chacun pour soi ».

Je ne pense pas que la SOLITUDE qui est souvent un état que l'on n'a pas choisi, soit un obstacle à d'heureuses rencontres à condition qu'on ne vise pas la rencontre au sommet qui serait la réponse parfaite à ses propres états d'âme. S'il était possible d'être parfaitement comblé dans toutes les attentes que l'on porte en soi, cela se saurait... Comment donner de la valeur à mes moments de liberté, si l'on se replie sur soi ou si l'on s'isole dans la crainte d'être déçu par les autres ? Nous sommes des individus donc tous différents les uns des autres, ne nous attardons pas sur nos différences mais cultivons ce qui nous unit, c'est-à-dire : le besoin de ne plus se sentir seul, le besoin de communiquer, d'avoir des amis pour rire ensemble. En un mot se retrouver au soir d'une chaleureuse ambiance qui est celle que vous offre le club Amitiés Loisirs des Landes afin que la SOLITUDE ne soit plus qu'un mauvais souvenir...

Intervention de madame Dany Dupérier-Borris, Présidente de l'association de 1996 à 2003

Lors de l'assemblée générale de l'association, en janvier 1996, j'ai été élue présidente en remplacement de Roland Gestas, président fondateur, démissionnaire pour raisons de santé. L'honneur qui m'a été fait ce jour-là, alors que je n'étais adhérente que depuis un an et demi, m'a donné le désir de pérenniser l'action entreprise. Ceci, pour que les personnes seules du deuxième âge aient encore l'occasion de sortir de leur solitude, au moins deux à trois fois par mois : - en assistant à des repas dansants, sorties culturelles et récréatives, courts voyages, etc.... Se rencontrer, se parler, partager de bons moments dans la convivialité et la détente, font retrouver l'envie de « revivre » et de communiquer. Avec l'aide des membres du bureau, que je remercie pour leur travail, nous avons géré pendant sept ans l'association, au terme desquels j'ai demandé la relève qui a été bien assurée. Merci à tous ceux qui nous ont fait confiance, et que notre association vive longtemps dans ce même état d'esprit. Intervention de monsieur Jean-Pierre Moura, président de l'association depuis le 19 janvier 2003.

C'est lors de l'assemblée générale de janvier 2003 que j'ai été élu président de l'association en remplacement de madame Dany Dupérier-Borris, qui ne se représentait pas pour raison personnelle. Je mesurais aussitôt l'importance de la tâche qui m'était confiée, ayant à cœur de poursuivre et développer l'action entreprise auparavant.

C'est grâce à l'aide apportée par les membres du bureau et autres adhérents bénévoles que l'association a continué à "vivre" et à développer ses activités. Le dernier fait marquant est la mise en place d'un site internet permettant à tout internaute de s'informer sur l'association et de visualiser les différentes activités effectuées et celles à venir. Pour terminer, vous trouverez, ci-après quelques réflexions sur "La Solitude".

A l'ère de la communication jamais la solitude des individus n'a été aussi grande...Aussi, j'en profite pour vous faire partager une réflexion sur ce problème contemporain... Cette réflexion émane d'un psychologue, Bruno Fortin, qui a publié un livre intitulé « Vaincre la solitude » et dont je vous en communique l'essentiel :

Nous sommes tous seuls à des degrés différents. Cette solitude sera associée au plaisir ou à la souffrance selon le sens qu'on lui donne, selon nos attentes ainsi que selon la richesse des liens que nous établissons avec les gens. Notre capacité de nous relier à l'autre n'est pas une question de distance physique ou de sexe. II s'agit de notre capacité de comprendre et de toucher le cœur et l'esprit de l'autre et de nous laisser toucher par lui.

1.     Intéressez-vous à vous-même. C'est en améliorant la relation que vous avez avec vous-même que vous commencerez ce cheminement.

2.     Identifiez vos émotions, vos points forts et vos points vulnérables. Il y a bien des avantages à se connaître. Cela vous permettra de mieux vous comprendre, de vous améliorer et de développer votre propre identité.

3.     Reconnaissez l'existence de la solitude et profitez de ses plaisirs. Profitez de l'instant présent.

4.     Prenez le temps de vous informer. Développez une perception juste et nuancée des événements et des personnes.

5.     Donnez-vous le temps de réfléchir, et de faire le ménage dans vos préjugés. Identifiez les stratégies inefficaces et les attitudes mentales nuisibles. Renoncez aux solutions inefficaces. Faites des choix plus sains.

6.     Faites le point quant aux personnes de votre histoire. Renoncez à l'impossible pour mieux vivre. Identifiez  ce qui est vraiment essentiel et mettez de côté ce qui est secondaire.

7.     Reconnaissez votre part de responsabilité. Attribuez-vous une responsabilité partielle. Prenez le temps de faire le point et de vous réorienter. Respectez votre rythme.

8.     Faites de votre mieux pour vous rapprocher de vos buts. Fixez-vous des objectifs réalisables. Cherchez la suite de votre vie. Recherchez la satisfaction de vos besoins. Trouver votre propre voie.

9.     Motivez-vous, prenez conscience du chemin parcouru. Reconnaissez ce qui vous donne plus de plaisir ou vous procure moins de souffrance.

10.  Réconciliez-vous avec la vie.

11.  Laissez évoluer vos relations. Soyez vous-même. Respectez l'autre. Prenez votre temps. Soyez actif. Explorez différents types d'activités. Respectez vos valeurs et votre valeur. Présentez-vous à votre meilleur. Laissez-vous connaître progressivement.

LA SOLITUDE

C'était après un dîner d'hommes. On avait été fort gai. Un d'eux, un vieil ami, me dit : - Veux-tu remonter à pied l'avenue des Champs-Élysées ? Et nous voilà partis, suivant à pas lents la longue promenade, sous les arbres à peine vêtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur confuse et continue que font Paris. Un vent frais nous passait sur le visage, et la légion des étoiles semait sur le ciel noir une poudre d'or. Mon compagnon me dit : - Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout ailleurs. Il me semble que ma pensée s'y élargit gai, par moments, ces espèces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde, qu'on va découvrir le divin secret des choses. Puis la fenêtre se referme. C'est fini.

De temps en temps, nous voyons glisser deux ombres le long des massifs; nous passions devant un banc où deux êtres, assis côte à côte, ne faisaient qu'une tache noire. Mon voisin murmura : - Pauvres gens ! Ce n'est pas du dégoût qu'ils m'inspirent, mais une immense pitié. Parmi tous les mystères de la vie humaine, il en est un que j'ai pénétré : notre grand tourment dans l'existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu'à fuir cette solitude. Ceux-là, ces amoureux des bancs en plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les créatures, à faire cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins ; mais ils demeurent, ils demeureront toujours seuls ; et nous aussi. On s'en aperçoit plus ou moins, voilà tout. Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris, d'avoir découvert l'affreuse solitude où je vis, et je sais que rien ne peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que nous fassions, quels que soient l'élan de nos cœurs, l'appel de nos lèvres et l'étreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls. Je t'ai entraîné ce soir, à cette promenade, pour ne pas rentrer chez moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de mon logement. A quoi cela me servira-t-il ? Je te parle, tu m'écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls. Me comprends-tu ? Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Écriture. Ils ont l'illusion du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-là, notre misère solitaire, ils n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des coudes, sans autre joie que l'égoïste satisfaction de comprendre, de voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre éternel isolement. Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas ? Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n’à point de bout, peut-être ! J'y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au juste d'où elles partent; je ne rencontre jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui m'entoure. Me comprends-tu ? Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce. Musset s'est écrié :

Qui vient ? Qui m'appelle ? Personne. Je suis seul. - C'est l'heure qui sonne. O solitude ! - O pauvreté

Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une certitude définitive, comme chez moi. Il était poète ; il peuplait la vie de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul. - Moi, je suis seul ! Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il était un des grands lucides, n'écrivait-il pas à une amie cette phrase désespérante : "Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne." Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps ? Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés surtout, parce que la pensée est insondable. Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer ! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre.

Un torturant besoin d'union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne font que nous heurter l'un à l'autre.

Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon cœur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. Il est là, cet homme ; je vois ses yeux clairs sur moi; mais son âme, derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il ? Oui, que pense-t-il ? Tu ne comprends pas ce tourment ? Il me hait peut-être ? ou me méprise ? ou se moque de moi ? Il réfléchit à ce que je dis, il me juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il pense ? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime ? et ce qui s'agite dans cette petite tête ronde ?

Quel mystère que la pensée inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre ! Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne. Me comprends-tu, au moins, en ce moment, toi ? Non, tu me juges fou ! tu m'examines, tu te gardes de moi ! Tu te demandes : "Qu'est-ce qu'il a, ce soir ?" Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible et subtile souffrance, viens-t ‘en me dire seulement : Je t'ai compris ! et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être. Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. Misère ! Misère ! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul ! Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous envahit. Sais-tu pourquoi ? Sais-tu d'où vient cette sensation d'immense bonheur ? C'est uniquement parce qu'on s'imagine n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. Quelle erreur Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin d'amour qui ronge notre cœur solitaire, la femme est le grand mensonge du Rêve. Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel délire égare notre esprit ! Quelle illusion nous emporte ! Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un, tout à l'heure, semble-t-il ? Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, un jour, plus seul que je ne l'avais encore été. Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant, épouvantable. Un poète, M. Sully Prudhomme, n'va-t-il pas écrit :

Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par les corps...

Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute ! Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un éclair dans la nuit, le trou noir entre nous. Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas plus, car jamais deux êtres ne se mêlent. Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances ! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit : "Oui", quand je ne veux même pas prendre la peine de parler. Me comprends-tu ?

Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'Arc de Triomphe de l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup d'autres choses dont je ne me souviens plus. Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des étoiles, son long profil Egyptien, monument exilé, portant au flanc l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria : - Tiens, nous sommes tous comme cette pierre. Puis il me quitta sans ajouter un mot. Était-il gris ? Était-il fou ? Était-il sage ? Je ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il avait perdu l'esprit.

31 mars 1884

Guy de Maupassant.


 

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